Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
21 août 2017 1 21 /08 /août /2017 12:00

La première partie : clic

 

« Nous trouvâmes la route brillamment éclairée. L'immense parc du comte, dessiné avec art, était illuminé en transparens de toutes les couleurs. On joua sur un très beau théâtre un grand opéra russe; tous ceux qui comprenaient le poëme le trouvaient intéressant et bien écrit. Je ne pouvais juger que la musique et les ballets l'une m'ëtonna par son harmonieuse mélodie les autres par l'élégante richesse des costumes, la grâce des danseuses et la légèreté des danseurs. »

 

Il est claire que le Kouskovo n’a pas été aménagé pour que Plume de loin le décrive. Le comte Chérémetiev ciblait un public plus racé – et il a réussi : sa dacha a été souvent visitée par les monarques, les personnes haut placées et les diplomates importants. L’extrait si-dessus est pris des mémoires de Louis Philippe de Ségur qui a visité Kouskovo en 1787 quand il y accompagnait Katherine la Grande en tant qu’ambassadeur de France en Russie. Le domaine lui donc est apparu dans tout son éclat.

Moscou : le domaine de Kouskovo - II
Moscou : le domaine de Kouskovo - II
Moscou : le domaine de Kouskovo - II

Pendant les fêtes, les édifices du Kouskovo furent ouverts à tout le monde sauf un pavillon destiné aux rendez-vous secrets, politiques ou pas. Nommé à la française l’Ermitage, il est dans un coin écarté du parc. Quatre allées y conduisent, chacune vers une des portes disposées dans ses quatre rotondes. Il y avait donc plusieurs entrées à l’antichambre au rez-de-chaussée mais pas d’escaliers vers la salle au premier. On y montait par ... un sofa. C’était une sorte d’ascenseur et à la fois un moyen d’éviter les visiteurs imprévus. Un autre mécanisme levait une table préalablement servie en bas – la précaution contre les oreilles curieuses des domestiques.

« Ce qui me parut presque inconcevable, continue le comte, c'est que le poëte et le musicien auteurs de l'opéra, l'architecte qui avait construit la salle, le peintre qui l'avait décorée, les acteurs et actrices de la pièce, les figurans des ballets, ainsi que les musiciens de l'orchestre, étaient tous des serfs du comte Schérëmétiof. Ce seigneur, l'un des plus riches de la Russie, les avait fait élever et instruire avec le plus grand soin; ils lui devaient leurs talens que ne pouvaient-ils aussi lui devoir leur liberté !»

 

Eh oui, comme en Europe, le XVIIIe russe est le siècle des Lumières et de l’esclavage, selon le terme précis – du servage mais y a-t-il une différence pour une personne qui peut être vendue assortie avec un immeuble ? Comme pour railler, en russe on disait « les âmes » par rapport aux serfs. Un bien animé ...

Au début du siècle les domaines de Piotre Chérémetiev en comptaient plus de 140 milles – les planteurs de la Guadeloupe y pouvaient rêver. La beauté du Kouskovo, tout ce qui faisait sa gloire – l’architecture et les fêtes opulentes – c’était le labeur des « âmes » appartenant au comte.

Moscou : le domaine de Kouskovo - II
Moscou : le domaine de Kouskovo - II
Moscou : le domaine de Kouskovo - II
Moscou : le domaine de Kouskovo - II
Moscou : le domaine de Kouskovo - II

La Grotte, ainsi que l’Ermitage, est l’oeuvre de l’architecte-serf Féodor Argounov sur la vie duquel on ne sait presque rien. En revanche l’information sur cet édifice est plus que pleine, jusqu’au nombre précis des coquilles ornant ses trois salles marbrées. Cette méticulosité est compréhensible : en Russie la Grotte est le seul pavillon de ce type dont la décoration s'est conservée depuis le XVIIIe. Il s’agit non seulement de l’ornement mais aussi de la peinture insolite des fenêtres qui vous fait penser d’être dans un royaume sous-marin. Ses habitants merveilleux sont tout à côté : les oeuvres en coquillages créées par les artistes occidentaux de la deuxième moitié du XVIIIe. 

Pourtant soyons justes envers lui : au cours d’un conseil étatique il a exprimé la volonté de libérer ses serfs – mais la déclaration n’a pas trouvé de sympathie parmi les présents. Néanmoins, dans son domaine Chérémetiev a organisé la formation pour les enfants doués des serfs : certains d'eux recevaient l'enseignement chez les peintres et les architectes réputés, apprenaient plusieurs langues, étudiaient à l’étranger. Ensuite certains d’eux travaillaient côte à côte avec les artistes célèbres et libres mais – les serfs restaient les serfs.

Moscou : le domaine de Kouskovo - II
Moscou : le domaine de Kouskovo - II
Moscou : le domaine de Kouskovo - II

A l’époque, le théâtre était très à la mode parmi les seigneurs et Piotre Chérémetiev était parmi ses adorateurs les plus passionnés. Il a fondé à Kouskovo une école de ballet, celle de peinture et élevait les artistes et les décorateurs qui réalisaient les meilleurs spectacles dans l'Empire, selon les contemporains.

Le fils du comte, Nikolaï, a hérité cette passion qui l’a finalement amené au mariage avec son actrice serve. Ce cas était tellement inimaginable qu'il a produit un autre, aussi inouï : l'histoire a été apprise même aux Etats-Unis, où un certain Douglas Smith lui a consacrée un livre. Oui, cela s'est passé récemment, juste en 2008, mais vu la distance ... En revanche l’oeuvre a un titre intriguant : «  La perle. La vraie histoire de l’amour interdit en Russie sous Katherine la Grande » (« The Pearl. A True Tale of Forbidden Love in Catherine the Great’s Russia », New Haven, Yale University Press 2008). Pas mal pour accrocher le lecteur qui doit évidemment supposer que tous les autres travaux sur le sujet soit mentent soit se trompent. J’espère qu’au moins l’auteur n’y a pas trouvé des pistes des hackers russes.

Moscou : le domaine de Kouskovo - II
Moscou : le domaine de Kouskovo - II

Le seul édifice du Kouskovo bâti entièrement par les mains libres est la maison suisse. Réalisée en 1870, 9 ans après la loi d’Alexandre II abolissant le servage, elle est aussi la dernière construction historique de l'ensemble.

 

Moscou : le domaine de Kouskovo - II
Moscou : le domaine de Kouskovo - II

L’architecte de la maison suisse est Nicolas Benois qui a participé à la construction de la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou et de Peterhoff près de St-Petersbourg. Un fait intéressant : les murs ne sont pas en brique mais peints l'imitant - tout en tradition du domaine pourtant à la mode du XIXe, plus modeste qu'au XVIIIe.

Au début du XXe, la maison suisse était le logement de Sergueï Chérémetiev, le dernier comte possédant le Kouskovo. Juste après la révolution de 1917, il a offert le domaine au nouveau pouvoir en pensant de le protéger ainsi du pillage. Il a réussi : l’ensemble de Kouskovo garde sa beauté, ses trésors et son ambiance festive jusqu’à nos jours.

Le comte est mort en 1918 d’une gangrène ... Sa famille est resté en Russie pour essayer à prévenir la dévastation de ses autres domaines, Ostankino et Ostfievo, sachant leur valeur historique et culturelle. Mais c’est une autre histoire, malheureusement plus triste, qui pourtant ne manque pas d'une sorte de happy end.

 

Info pratique pour ceux qui pensent à visiter le domaine de Kouskovo : clic

Partager cet article

Repost 0
Published by Plume de loin La Plume de loin
commenter cet article

commentaires

Marie 03/09/2017 15:01

Merci Plume !

Marie 23/08/2017 15:28

Bonjour Léna Plume de pas si loin,
En plus d’écrire maintenant parfaitement français, vous trouvez toujours des sujets intéressants pour faire un reportage. Vous les documentez tellement qu’ils sont didactiques tant sur le plan historique que sur l’architecture. Et vous les émaillez d’anecdotes qui rendent le tout très vivant.
J’ai remarqué quelque chose et je suis certaine que vous pourrez me renseigner : Beaucoup de façades de bâtiments de nobles russes me font penser aux céramiques de Wedgwood (vers 1750). Ces bâtiments en sont-ils inspirés… ou est-ce l’inverse ? …ou complètement autre chose.
J’aime également beaucoup vos photographies. L’une d’elle montre une fenêtre qui reflète une fenêtre. En français, il existe une expression pour cela. On dit que c’est une « mise en abyme ». Il n’y a que dans cette expression qu’on orthographie « abyme » le reste du temps, on écrit « abîme ». Existe-t-il une expression russe ? La plus célèbre mise en abyme française est la boîte de fromage « la vache qui rit ».
J’ai bien noté que vous faisiez allusions aux hackers, nouvelle obsession de l’Oncle Sam… Juste un point à ce sujet : des articles de la presse française ont précisé, en référence au contexte que vous connaissez, que le meilleur hacker est celui qui en plus de ses méfaits, réussit à se faire passer pour quelqu’un d’autre. Alors ne nous hâtons pas de désigner un coupable.

La Plume de loin 03/09/2017 13:51

Bonjour Marie, merci, j'ai beaucoup apprecié votre avis sur le blog. Pourtant il me semble que vous surestimez mes competences ... Par exemple, je ne sais pas du tout s'il y a quelque lien entre la maison Wegwood et les façades à Moscou. Si vous parlez des carreau de faïence, cette tradition existe en Russie et en particulier à Moscou au moins depuis le XVIIe où ces pièces étaient la décoration la plus typique des églises.
Je vous remercie de l'expression « une mise en abyme » que je ne connaissais pas. En echange, voici l'équivalent russes - « le principe de la matriochka », c'est quand on met un objet dans un autre objet du même type.
Bonne journée !

La publicité que vous voyez à côté n'a aucun rapport avec mes textes. Son apparition provient de la nouvelle politique d'over-blog.

A propos du blog

Basil_de_Moscou_3.jpgDescription: je suis russe, j'habite Moscou et c'est ma ville qui est le personnage principal de mon blog. J'aimerais vous présenter un tel Moscou qui n'est pas officiel.
Contact